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LUMINÉSA

Sabrina Hannigan

LUMINÉSA
tome 2

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Hannigan, Sabrina, 1991-

Luminésa

Pour les jeunes de 10 ans et plus.

Également publié en format électronique.

ISBN 978-2-89571-260-2 (vol. 2)

I. Titre.

PS8615.A556L85 2016jC843’.6C2016-940142-1

PS9615.A556L85 2016

Révision : Sébastien Finance

Infographie : Marie-Eve Guillot

Éditeurs :

Les Éditions Véritas Québec

2555, av. Havre-des-Îles

Suite 315

Laval, Québec

H7W 4R4

450-687-3826

Site Web : www.editionsveritasquebec.com

© Copyright : Sabrina Hannigan (2017)

Dépôt légal :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada

ISBN :

978-2-89571-260-2 version imprimée

978-2-89571-261-9 version numérique

Découvrez L’Univers de Luminésa

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SOUS L’EMPRISE DES TÉNÈBRES, L’ESPOIR BAT DE L’AILE ALORS QU’EN SECRET SE PRÉPARE LA VENUE DE LA GARDIENNE DE LA LUMIÈRE

Jusque-là paisible, le monde d’Astral voit son équilibre compromis par une présence obscure qui tente de tout contrôler. Ce régime d’asservissement perturbe tous les êtres vivants et menace l’harmonie. Huit gardiens, choisis chacun selon leur élément de magie, se dresseront sur le passage de cet être sans conscience. Or le mal déploie ses forces avec ruse afin d’étendre son emprise. Leur seul et dernier espoir est ce gardien que personne n’a jamais vu, celui qui n’est même pas encore né, mais que les dieux ont choisi entre tous. Le seul être au monde susceptible de les délivrer et de ramener la paix dans le monde d’Astral s’appelle LUMINÉSA. Destinée à devenir la gardienne de la Lumière, pour échapper aux forces maléfiques, elle se cache. Qui saura la reconnaître, celle qui apporte la paix et l’amour sur Astral ?

Mots-clés : Aventure médiévale, magie, créatures fantastiques, amitié, sagesse, espoir, affirmation de soi, félins, lumière et ténèbres, éléments, psychologie, résilience.

Les 8 éléments de ce monde fantastique sont : le feu et l’eau, la terre et l’air, la foudre et la glace, les ténèbres et la lumière.

Prologue

Tout semblait endormi sur Astral. Pourtant, une ombre traversa lentement une sombre forêt. Malgré la présence des deux lunes, la lumière n’arrivait pas à éclairer les lieux. Les bêtes se terraient et même la faible mélopée des insectes s’était tue sous la présence terrifiante du spectre. Soudain, le chemin de l’ombre fut coupé par une silhouette svelte, portant une longue cape noire et dont la tête était couverte d’un capuchon, qui s’agenouilla devant elle.

— Je ferai tout pour vous servir, votre majesté, dit-elle d’une voix étrangement mélodieuse.

— Même trahir les tiens ? fut la réponse qui chemina comme un murmure dans l’écho nocturne.

— Oui, car je veux être du côté des victorieux. Et je veux être auprès de vous lors de votre triomphe, mon maître.

— Je vois, tu veux récolter la gloire et l’honneur en me promettant ta fidélité.

— On ne peut rien vous cacher, avoua l’être en esquissant un sourire charmeur.

— Bien. Je te préviendrai de la tâche à accomplir le moment venu. Pendant ce temps, prépare-toi.

— Vos désirs sont des ordres et vos rêves seront réalisés. Un brouillard obscur enveloppa l’être des ombres.

— Je serai prêt. Et je gouvernerai le monde à vos côtés.

Un rire glacial retentit dans l’écho de la nuit et les bois l’enveloppèrent sans un bruit. Cette terrible rencontre n’aurait jamais dû avoir lieu.

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Chapitre 1

Le roulement du navire avait fini par l’apaiser. Luminésa resta allongée encore un moment dans son lit. Son cœur battait la chamade et sa fourrure était à nouveau remplie d’humidité.

La douce lumière des lunes qui traversait son petit hublot n’arrivait pas à chasser cette foutue image de sa conscience. Cette vision, un cauchemar plutôt ! Malgré les soins et les potions destinées à calmer l’esprit, elle continuait à revivre des nuits d’horreur. Ses cauchemars étaient tous différents, mais il y en avait un qui la faisait frémir malgré ses efforts pour le chasser. Avait-il un lien avec le fait qu’elle ait quitté la protection de son île ?

La gorge sèche, Luminésa tenta de mettre de l’ordre dans ses pensées. Peut-être trouverait-elle une solution ou au moins la raison de ses tourments nocturnes. Elle ouvrit le mystérieux grimoire. Depuis le début de son voyage, la guérisseuse prenait des notes sur ses rêves et sur tout ce qui sortait de l’ordinaire. Trempant sa plume dans l’encre, sous la douce lueur des lunes, le félin commença à décrire le mauvais rêve encore frais dans sa mémoire, tentant de se souvenir de chaque détail.

Le songe débutait toujours de la même manière. Elle se trouvait au cœur d’une forêt sombre et lugubre. Un brouillard opaque roulait sur le sol comme une mer houleuse, cachant les racines et les pierres qui s’y trouvaient. Elle n’entendait jamais un son, comme si la contrée était vide de toute vie; le bruit parfois énervant des insectes était absent, les arbres étaient dénués de leurs feuilles, malgré l’absence de neige, étirant vers le ciel leurs branches remplies de toiles d’araignée, en formant une horrible mouvance d’une noirceur impénétrable.

Une créature dissimulée dans l’ombre des sous-bois la guettait. La gardienne sentait sa présence, mais elle ne réussissait jamais à la voir, car l’entité se mouvait dans la brume. Elle poursuivait donc son chemin en gardant toujours cette chose dans son angle de vision. Quand enfin, la Niama arrivait à une clairière, des lianes sortaient du néant et s’emparaient de ses chevilles, l’entraînant à nouveau dans cette horrible forêt malgré ses hurlements. Elle se brisait les pattes et s’arrachait les griffes en labourant la terre pour se libérer. C’est alors qu’apparaissait la chose. Au début, elle n’arrivait jamais à la distinguer. Une ombre, un mirage camouflé dans l’obscurité de la végétation qui se déplaçait lentement, elle entendait nettement sa respiration à ses oreilles. Le frôlement subtil sur sa fourrure lui donnait des frissons. Et là, un être venu de l’autre monde, une liche, un esprit, un mort-vivant, peu importe ce que c’était… son cœur tressaillait dès qu’elle le voyait. Elle sentait son corps en entier devenir froid comme la pierre, ses dents claquaient si fort que même quand le rêve était fini, elle en avait encore mal aux canines. La chose avait souvent l’aspect d’un de ses compagnons de voyage ou encore de dame Émirilia, mais elle prenait parfois dans ses rêves tourmentés la silhouette de son oncle. Et la créature, après l’avoir frôlée à plusieurs reprises, la tuait en lui arrachant le cœur. La douleur et la peur la réveillaient alors à chaque fois.

La jeune Niama tenta de chasser cette vision de sa tête, cependant le corps décharné et envahi par les vers de Jason, son oncle protecteur, la hantait sans relâche. Elle en était certaine, l’image reviendrait pendant plusieurs nuits.

Finalement, voulant échapper à ses sombres pensées, et à la douleur qui habitait toujours sa poitrine, elle laissa l’écriture et monta sur le pont, en espérant que l’air frais de la nuit et la douceur des lunes la distrairaient de ses tourments internes. À part elle, seul Mÿrander était resté sur le pont avec, pour unique compagnie, ce bon vieux Basil.

Ce serpent d’une gentillesse touchante, qui possédait le don de la parole, ne semblait pas être le plus intelligent du groupe, mais Luminésa savait qu’il cachait une vivacité d’esprit étonnante. Or, tout le monde le trouvait stupide. Avec son dos d’un orange éclatant et son ventre verdoyant comme les feuilles des arbres, strié de lignes aussi mauves que la plus belle améthyste, il avait l’air d’un petit arc-en-ciel, une fois enroulé sur lui-même. Cette pensée la fit sourire.

Basil la remarqua et lui fit un salut avec un regard qui laissait transparaître un éclair de savoir particulier. Mÿrander, suivant son geste, l’invita à la rejoindre. La peau blanche de Mÿrander contrastait avec ses cheveux d’un noir profond. Ses oreilles pointues étaient typiques des elfes, mais sous cette apparence de pureté se cachait un terrible dragon à trois têtes, dont la tête droite était une douce dragonne nommée Lylia et la gauche, un dragon colérique nommé Zirkon. Mÿrander se trouvait au milieu, arbitre d’éternelles discordes. Une fois transformé, il possédait des ailes aussi blanches que la neige en surface et légèrement argentées en dessous; subtilement percées de veines plus sombres. Son corps blanc brillait au soleil, avec ce ventre encore plus clair. Ses cornes et ses pics de couleur formaient d’étranges motifs qui ornaient ses têtes; il attirait les regards et inspirait le respect.

— Alors tu ne trouves pas le sommeil ? demanda Mÿrander quand elle arriva à sa portée.

— Disons que je manquais d’air dans ma chambre, répondit-elle en caressant Basil, évitant de croiser le regard inquisiteur de son ami.

— Dis-moi au moins que tu n’es pas en colère contre moi, comme notre chère Irysa.

Luminésa fit entendre un rire cristallin au souvenir de cette scène mémorable. Les Rochaliens leur avaient offert un magnifique navire. Pendant tout le temps qu’avait pris la construction, Irysa, une jeune guerrière aux cheveux rouges avec des reflets bleus très pâles avait tenté de convaincre Mÿrander de changer de destination. Voulant présenter la gardienne à son maître Géode, un vieux moine bedonnant, elle fut vivement déçue. L’elfe était resté de marbre, désirant aller voir les dragons, comme prévu. Il espérait en apprendre plus sur les pouvoirs de la jeune Niama et que ces informations pourraient l’aider. La jeune Irysa s’était donc butée dans un mutisme désapprobateur, donnant l’impression qu’un lourd orage surplombait en permanence le navire.

— Non, je suis contente que tu tiennes à tes opinions. En plus, c’est toi le plus vieux, alors c’est à toi de décider.

Elle lui fit un clin d’œil, et il lui rendit son sourire.

— Ouais, mais Jason a son mot à dire. En fait toute la bande a droit à son avis, mais il faut que quelqu’un finisse par décider. Et je crois sincèrement que les dragons pourront t’aider ou, au moins, peut-être pourras-tu trouver une réponse parmi tout leur savoir, afin de guider tes choix.

— Hum…

Luminésa fixa le ciel. Les étoiles n’avaient pas la même position que chez elle et cela la troublait. L’elfe suivit son regard.

— Nous suivons l’étoile du nord, est-ce que tu la vois ? C’est la plus brillante.

— Oui je crois l’apercevoir.

Un paisible silence s’installa entre eux, seulement perturbé par le doux roulis du navire que la mer venait percuter calmement. La gardienne prit une profonde respiration, elle avait l’impression que la mer respirait et qu’elle se reposait comme pendant un sommeil. L’image réussit à chasser les dernières traces de son cauchemar, laissant errer ses pensées. Elle sortit des lunes quand la main de Mÿrander se posa sur son épaule.

— J’ai une surprise pour toi Lumi, dit-il en fouillant ses poches. Je voulais te la donner plus tôt, mais on n’est rarement seuls et je ne veux pas créer de jalousie entre toi et cette très chère Irysa.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, excitée comme une enfant naïve, oubliant son destin de sauver le monde.

Sa réaction fit sourire Mÿrander. Luminésa avait beau être la gardienne de la Lumière, elle restait néanmoins une jeune féline, avec des comportements typiques d’adolescente.

Il déposa dans sa patte une pièce en bronze avec une chouette détenant un poignard dans ses serres.

— Wow, c’est joli ! s’exclama-t-elle en soupesant la pièce. Elle est lourde malgré sa petite taille.

— Garde-la précieusement, j’ai le pressentiment qu’un jour, elle te sera utile.

— Et à quoi sert-elle ? questionna Luminésa en la tournant dans tous les sens.

— J’ai beaucoup d’amis sur le continent et aussi beaucoup d’ennemis, cependant ceux qui reconnaîtront ce symbole et qui ont déjà été proches de moi, pourront t’aider, le jour où tu auras besoin d’aide et que je ne serai pas là.

Il passa la main dans la crinière dorée de la Niama. Ses yeux inondés d’étoiles resplendissaient d’une bonté infinie, ses ailes immaculées où manquait la dernière rangée de plumes lui permettaient de voler en lui donnant une impression de grandeur. Ses griffes puissantes ainsi que ses crocs la rendaient cependant redoutable au combat. Sa fourrure blanche, aux rayures brillantes, soulignait sa taille fine.

Malgré le peu de temps qu’ils avaient déjà passé ensemble, Mÿrander considérait le jeune félin comme un membre de sa famille. Ce qui l’émouvait le plus de la jeune chatte était sa réaction devant une chose nouvelle, qui l’émerveillait. Les étoiles dans ses yeux semblaient danser et sa fourrure se mettait à irradier sous le plaisir à l’état pur.

La jeune Niama rangea la pièce avec soin dans une bourse qu’elle traînait toujours avec elle. Elle avait retiré son bandeau pour le moment, mais portait toujours sa fine tunique qui traînait pratiquement au sol.

— Tu crois qu’on arrivera bientôt chez les dragons ?

— D’ici quelques jours, si le vent reste favorable.

— Et après ?

— Le plus difficile reste à venir. Il faudra les convaincre de t’aider.

Côte à côte, ils passèrent le reste de la nuit ensemble, à naviguer et à bavarder dans le silence paisible de la mer.

***

L’aurore commença à poindre à l’horizon, lorsque le bateau fut encerclé par une multitude de poissons volants de toutes sortes de couleurs. Sautant par-dessus le navire, ils faisaient bouillonner l’eau de l’océan.

Luminésa se mit à les suivre, quand les exocets changeaient de direction et qu’ils repassaient en un bond le bastingage du navire; ces poissons semblaient danser dans l’air une chorégraphie qu’eux seuls connaissaient.

Luminésa les regardait, quand une main se posa sur son épaule. Ses yeux croisèrent ceux de Mÿrander.

— Ces poissons vivent dans les eaux chaudes, proches des volcans. Quand ils sautent par-dessus les navires et qu’aucun d’eux n’atterrit sur le pont, c’est un signe de chance. Au contraire, s’ils tombent par dizaines sur le pont, cela annonce une tempête.

La jeune Niama reporta son regard sur ces étranges poissons.

— Eh bien, ils nous porteront chance !

— Ce n’est qu’une légende, Lumi.

— Mÿrander, je suis une légende, un rêve, un murmure et pourtant je me tiens bien droite devant toi. Les légendes ont un fond de vérité, il ne faut pas les négliger.

L’elfe acquiesça et retourna à la barre, continuant d’observer le jeune félin. Luminésa courait d’un bout à l’autre du pont, en suivant les poissons, son rire cristallin résonnait dans l’air du petit matin. Un bâillement attira son attention. Irysa montait les marches en s’étirant. Elle lui lança un regard noir et continua d’avancer vers la proue.

Les étranges poissons avaient terminé leur parade, ce qui déçut Luminésa qui appréciait leur belle danse. Sa tête reposait sur ses pattes, accoudées au bord du navire; le félin observait la mer, laissant son imagination suivre au loin les poissons multicolores. La voix perçante d’Irysa la sortit de sa rêverie.

— Tu devrais venir déjeuner.

— Hum…

— Est-ce que tu m’écoutes, Lumi ? s’impatienta Irysa, visiblement de mauvais poil, sur le même ton qu’à leur départ de la cité des Rochaliens.

— Oui, je semble distraite mais je t’ai bien entendue, précisa-t-elle en tentant de garder son calme contre cette mauvaise humeur perceptible.

— Alors tu viens ? insista-t-elle.

— Je veux voir le lever des soleils avant.

— Ça fait plusieurs semaines que tu les observes, et c’est toujours la même chose. Alors descends donc déjeuner.

Elle lui saisit le bras et la traîna de force dans les étages inférieurs.

— Rien ne presse, lâche-moi.

— Tu vas m’écouter quand je te parle. Je ne suis peut-être pas ta mère, mais je suis plus âgée que toi et je sais ce qui est bien pour les enfants de ton âge.

— Mais je sais ce qui est bien pour moi sans problème. Tu n’es pas obligée de t’occuper de moi. Je suis assez grande, fit la jeune gardienne, essayant de se libérer de la poigne de la femme qui était aussi solide que le fer.

Ne voulant pas risquer une dispute inutile, elle respira un grand coup et demanda aux dieux réunis de lui permettre de garder son calme. Luminésa fit donc ce qu’Irysa attendait d’elle. Elle s’installa à la table et déjeuna sans appétit, ni entrain. Jason n’était pas encore levé. Et Krystäl finissait son repas. La gardienne lui envoya un signe discret que la transversale comprit aisément.

— Tu viens avec moi, Lumi ? On va recoudre la toile qui s’est déchirée lors de la dernière tempête.

— J’arrive.

— Mais tu n’as même pas fini de déjeuner.

— Je n’ai plus faim ! lança-t-elle en laissant son plat à moitié plein.

Luminésa s’enfuit avant qu’elle ne puisse répliquer.

— Mais reviens ! Vraiment, elle n’écoutera jamais le bon sens, bouda-t-elle.

***

— Merci.

La gardienne était soulagée de ne plus être en présence d’Irysa, surtout quand elle jouait à l’adulte vis-à-vis d’elle. Sinon elle l’appréciait.

Krystäl et elle s’activèrent à recoudre une des voiles.

— Je trouve dommage qu’elle tente de te contrôler comme ça ! commenta son amie.

— Elle veut juste s’occuper de moi, sauf qu’elle devra comprendre qu’elle n’est pas ma mère, mais une amie plus âgée que moi qui m’accompagne dans cette quête. Et j’ai déjà mon oncle pour me dire quoi faire, alors la place est déjà prise, ricana-t-elle pour alléger la tension.

Krystäl sourit, le rire du jeune félin semblait égayer l’ambiance partout où il se répandait. Peut-être s’agissait-il d’un effet invisible de ses pouvoirs ? La transversale observait la Niama, elle travaillait avec application, comme toujours. L’elfe voulait lui poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’elle savait que la jeune gardienne avait été élevée par son oncle et sa tante. Prenant une grande respiration, Krystäl se lança :

— Ils ne te manquent pas des fois ?

— Qui, mes parents ?

— Oui, tes parents.

La gardienne leva les yeux au ciel, semblant vouloir y accrocher son regard, pour l’empêcher de dériver. Rien ne capta son attention. Elle les rebaissa donc vers son travail.

— Ils me manquent, oui, surtout que c’est de ma faute ce qui leur est arrivé.

— Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?

— Si je n’avais pas été là, ils seraient toujours en vie…

— Quoi ! Explique-moi, je croyais qu’ils étaient morts à cause d’une maladie ou d’un triste accident !

— Luminésa, viens ici, lui cria Jason au même moment.

La gardienne se leva prestement et fila rejoindre Jason qui l’attendait. Krystäl se jura de remettre cette discussion sur le tapis à un autre moment…

— Oui, maître.

— Suis-moi, on va aller s’entraîner dans la cale du bateau.

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Chapitre 2

N’oublie pas de rester détendue, tu peux ressentir la magie qui vit en toi, ma nièce, celle qui nous entoure.

Respirant lentement, Luminésa ferma les yeux et, quand elle fut en paix avec elle-même, elle les rouvrit.

— Tu te sens prête ?

— Oui.

— Alors, dans ce vase se trouve de l’eau de mer. Fais une forme avec elle, et ensuite repose cette forme dans le vase.

La gardienne fit un mouvement de la patte et une sphère s’éleva de l’amphore. Puis finalement, l’eau redescendit doucement dans le pot.

— Bien, maintenant crée une sphère lumineuse.

— Comment ? Je ne connais rien de mes pouvoirs; chaque fois que je les utilise, ça me surprend.

— Je sais, mais concentre-toi et imagine la forme à créer. La magie de l’eau t’a montré des images et des pensées liées à sa magie. Essaie la même chose avec la lumière. Pense aux lucioles qui brillent dans les champs pendant l’été, aux lunes et aux soleils, pense au cristal de lumière que tu as réussi à façonner il y a quelques années.

— Cette fois-là, c’était un accident…

— Parfois, les plus belles découvertes arrivent par accident. Allez, essaie une autre fois, au pire il ne se passera rien.

— Je vais faire de mon mieux, dit-elle en soupirant.

Elle ferma les paupières, et s’imagina la douce chaleur des soleils et la bienveillance des lunes. Luminésa se mit à ressentir un picotement dans sa patte, soudain la sensation fut remplacée par une vive chaleur qui s’atténua rapidement.

— Ouvre les yeux, ma chérie.

C’est ce qu’elle fit. Dans sa patte se trouvait une sphère lumineuse et chaude qui flottait à quelques centimètres de ses coussinets. Un sourire apparut sur ses lèvres.

— On dirait du feu.

— Oui, mais le feu n’est pas aussi blanc et le centre du feu n’est pas doré.

Les yeux aveugles de son oncle fixaient intensément la petite sphère. Jason n’avait pas tout à fait dit toute la vérité aux autres membres de l’expédition. Certes, il était aveugle, mais il percevait encore certaines choses, comme la magie à l’état brut ou des auras de temps en temps. Mais cela arrivait si rarement, qu’il préférait ne pas y penser.

— Il me semble que ce n’est ni chaud, ni froid maintenant.

— Je crois qu’avec de la pratique tu pourrais choisir la température de tes pouvoirs lumineux, selon leur utilité. Maintenant tu vas recréer une sphère d’eau en même temps qu’une boule de lumière.

— Mais…

— Pas de mais, fais ce que je te dis.

La première forme créée fut celle de la lumière, ensuite l’eau se souleva lentement.

— Fais attention, reste concentrée, car ta première sphère se déforme.

Redoublant d’attention, elle travailla toute la journée à mouvoir les deux petites sphères pour que son expérience soit un succès.

***

L’équipage était réuni pour le souper, même Mÿrander et Basil étaient descendus pour se reposer.

— Mais où est donc Luminésa ? Elle devrait venir manger ! Qu’est-ce que c’est que ces manières ?

— Elle s’est beaucoup entraînée aujourd’hui. Elle est en train de méditer pour retrouver son énergie.

— Est-ce qu’elle a fait des progrès ? demanda Krystäl.

— Quelques-uns, je crois qu’elle avance lentement, mais sûrement.

— Tu n’aurais pas à la surmener comme ça, si vous aviez décidé de mieux l’entraîner aussi, lui répondit Irysa, plus critique.

Un grondement sourd se fit entendre. À part Irysa, tout le monde fixa Jason, dont les yeux brillaient malgré sa cécité d’une colère difficilement contenue. Il semblait chercher ses mots pour ne pas laisser exploser sa rage.

— Irysa, de quel droit remets-tu en cause mon entraînement ?

— Eh bien, j’ai reçu une excellente formation, et je trouve que le cheminement que vous lui avez fait faire laisse à désirer.

— Et peux-tu me dire en quoi je n’aurais pas bien fait les choses ? grogna Jason.

— Au lieu de perdre votre temps à lui apprendre la guérison, vous auriez pu lui enseigner la magie et l’entraîner au combat pour qu’elle devienne une forte-patte au lieu d’une court-auvent. Disons que je pense que votre priorité n’était pas à la bonne place.

Krystäl retint son souffle en fixant les deux compagnons, Cloüd laissa échapper un bout de pain, Basil ne disait rien, comprenant que la situation était tendue. Mÿrander se leva lentement, prêt à intercepter le loup dont le poil se hérissait. Des crocs luisants commençaient à apparaître.

Les Niamas étaient très fiers de leur mode de vie. Le parcours d’apprentissage avait été choisi avec soin pour la jeune gardienne. Les maîtres avaient aussi tenté de respecter ses désirs. Luminésa aimait travailler avec les plantes et les énergies. C’était pour ça que dame Émirilia avait été choisie pour la guider.

Elle était une chatonne si prometteuse avant la mort de ses parents. Il avait fallu toute la patience de Jason, la douceur de la reine et la gentillesse de dame Émirilia pour la sortir de son isolement. Jason se rappelait les nombreuses fois où il avait été la chercher en pleine nuit au sommet des morts, là où se trouvait le cimetière de l’île. La tristesse dans l’âme, elle fixait inlassablement les pierres tombales de ses parents.

La jeune gardienne n’avait versé aucune larme, au moment de l’enterrement. Jason avait trouvé cela étrange, mais c’est la guérisseuse qui comprit le problème en premier. Luminésa s’y refusait. Elle avait bloqué sa peine, la refoulant, ne la laissant pas s’exprimer. « Je ne peux pas pleurer, je n’en ai pas le droit, je suis une gardienne, je dois être forte, je dois être digne de mon rôle », avait-elle dit. Comment pouvait-elle être si dure avec elle-même à un si jeune âge ?

« En quoi les larmes nous rendent-elles moins dignes de la mission qui nous incombe ? »

Les paroles de la renarde résonnaient encore aux oreilles de Jason. Et la nuit suivante, il avait laissé la chatonne passer la nuit au cimetière. Elle rentrait à l’aurore, le pelage humide de larmes, mais le cœur plus léger. Et lentement, la chatonne pleine de vie revint. Son apprentissage avec dame Émirilia l’aida à vivre le présent, et surtout à s’accepter avec ses qualités et ses défauts.

Revenant aux reproches qui pesaient sur lui, Jason réagit avec vigueur aux propos d’Irysa.

— Elle est une gardienne qui a le cœur sur la main. Elle a le sens de l’honneur, une douceur et une force étonnantes que peu de créatures de son âge possèdent. Et tu oses me dire que nous n’avons pas bien fait notre travail ?

— Irysa, je crois que tu devrais t’excuser, dit Krystäl.

— Et pourquoi ? Je ne fais qu’émettre mes idées. Soigner les plantes c’est bien beau, mais ce n’est pas avec cela qu’elle restera en vie. Une feuille d’arbre ne peut pas te sauver quand tu as une épée plantée en plein cœur.

— Ça suffit, trancha Jason en s’élançant sur Irysa pour la faire taire.

Instinctivement Irysa se protégea le visage avec ses bras, mais au lieu des crocs perçant sa chair, elle ressentit un grand coup de vent. Écartant les mains, elle aperçut Luminésa qui retenait son oncle avec l’aide de Mÿrander.

Les pointes acérées de ses ailes étaient plantées dans le bois du navire, lui assurant un équilibre et une stabilité, pour éviter de tomber à la renverse sous l’impact.

— Mais qu’est-ce qui lui prend à celui-là ? s’exclama Irysa, effarouchée par leur réaction.

— C’est toi qui l’as insulté, et tu en rajoutes sans remarquer que tes propos l’énervaient, s’époumona Krystäl. Tu es injuste !

— S’il n’est pas capable d’accepter la critique, c’est qu’il sait que j’ai raison. Mais au lieu d’admettre qu’il a tort, il se fâche contre moi.

— Irysa, ça suffit ! s’exclama Mÿrander. Tu ne fais qu’aggraver les choses, excuse-toi.

— Hum…

Jason tentait bien de repousser son apprentie. Mais celle-ci s’obstinait à rester entre lui et Irysa. Les yeux habituellement dorés du Niama avaient un reflet noir glacial.

— Il fait comme toi lorsque tu as attaqué le nain, fit remarquer Irysa à Luminésa.

— Comme si je n’avais pas remarqué, lança sarcastiquement la jeune gardienne.

— Jason, calme-toi, tenta de l’apaiser Mÿrander.

— Irysa, je te demande de t’excuser immédiatement, ordonna la jeune gardienne.

Refusant d’obéir, Irysa fit la moue. Repoussant son oncle en bas de la table, pour que les autres puissent aider l’elfe à maîtriser le loup, la gardienne pivota et saisit Irysa par le collet. Dans un grognement, elle fit comprendre à l’humaine têtue que ce n’était pas le moment de bouder.

— Bon ça va, je m’excuse ! maugréa-t-elle d’un ton colérique.

Mÿrander leva les yeux au ciel; des excuses, il en avait déjà entendu des meilleures. Mais cela eut un impact sur le Niama qui se calma rapidement, ses yeux reprirent leur couleur dorée et sa fourrure retrouva une apparence normale. Une fois sa respiration contrôlée, il lui répondit :

— Ça me va, mais ne recommence pas, déclara Jason.

Le voyant à nouveau calme, ses amis le lâchèrent et le loup put se redresser sur ses pattes.

— Mais qu’est-ce qui te blesse tant, toi qui es si calme d’habitude ? questionna Cloüd.

Jason baissa la tête, un peu honteux de révéler son côté animal. Luminésa attrapa sa patte et lui lança un regard rempli de compassion.

— C’est ce qui arrive quand une personne se croit meilleure que tout le monde et ne se mêle pas de ses affaires. Il est tard, moi je vais me coucher, conclut-elle en bâillant de fatigue.

Descendant de la table, elle murmura dans l’oreille d’Irysa.

— La prochaine fois, je ne serai pas nécessairement là pour l’arrêter, alors agis donc comme quelqu’un de mature, ça t’évitera de risquer de te faire mordre.

Le rouge monta au visage de la jeune guerrière.

— Comment oses-tu me parler ainsi ?

La gardienne plongea son regard étoilé dans le sien, la réduisant au silence.

— Je me rends dans ma chambre pour méditer, excusez-moi, déclara Jason en faisant une brève révérence.

Une certaine gêne s’installa dans la salle à manger.

— Dis donc, ils réagissent plus avec leur côté bestial que je ne le pensais, commenta la provocatrice.

— Irysa, la ferme ! Tu n’as pas vu que c’est toi qui l’as mis en colère ?

— S’il n’est pas capable d’entendre la vérité…

— Quelle vérité ? Tu insinues qu’il a mal entraîné sa nièce. C’est pratiquement sa fille. Il est déjà tellement inquiet pour elle, et il s’en préoccupe correctement. Bon sang ! T’aurais dû réfléchir avant de parler, il aurait pu te tuer.

— Krystäl, jamais il n’aurait eu la chance de faire cela, je me serais défendue, dit-elle, désinvolte.

— C’est ça ! Si Lumi n’était pas intervenue tu serais peut-être Oublions tout ça, déclara Cloüd en frissonnant, tentant de chasser les images du corps déchiqueté d’Irysa.

— Et grâce à cet événement on fera plus attention. Ils ont beau être civilisés, on vient de voir que si on les provoque, leur côté animal peut ressortir très brutalement. L’instinct surgit quand l’injustice fait le plus mal !

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Chapitre 3

Deux jours après cet incident, la tension que la dispute avait engendrée était finalement retombée. La routine quotidienne avait repris sur le navire. Leur voyage se passait sans encombre; au large on apercevait les hautes montagnes qui encerclaient le pays des dragons.

Cette partie de l’océan était plus chaude que celle de Coraila. Parfois, les voyageurs apercevaient des colonnes de fumée qui sortaient de la mer. La jeune gardienne, très curieuse, avait demandé à Mÿrander s’ils pouvaient s’approcher. Mais celui-ci lui expliqua que c’étaient des volcans sous-marins. En plus du danger naturel que cela représentait, il y avait une espèce extrêmement dangereuse qui habitait les environs des volcans.

C’était une lointaine sous-espèce de dragons appelée les dragons-hippocampes. Contrairement aux hippocampes géants qui étaient très doux, mais d’une nervosité extrême, les dragons-hippocampes étaient carnivores et d’une grande fourberie. Ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’espèce végétarienne, les dragons en profitaient pour attirer leur proie avec un air tendre et, quand la victime se croyait en sécurité, leurs dents acérées comme des poignards l’achevaient.

— Tu plaisantes n’est-ce pas ? s’exclama Cloüd en frissonnant.

— Pas du tout ! J’ai déjà vu une bande en action et je te jure que ce ne sont pas des images qu’on oublie facilement.

Les deux adolescents se regardèrent nerveusement, Irysa doutait de cette information, car elle n’avait jamais rien lu ou entendu à ce sujet. Mÿrander essayait d’effrayer les plus jeunes et elle ne mordrait pas à l’hameçon. Incrédule, la guerrière leva les yeux au ciel et descendit préparer le repas du soir.

— Je crois qu’Irysa doute de tes explications, dit la jeune Niama.

— Bof, elle est du genre à ne croire que ce qu’elle voit. Je ne lui en tiens pas rigueur, elle est jeune et elle manque d’expérience; avec le temps les choses s’amélioreront.

— Tu crois qu’on va en croiser, de tes dragons carnivores ? demanda Cloüd.

Krystäl attrapa les adolescents dans une accolade et les amena avec elle vers la poupe du navire.

— Si tu veux en voir, il y en a par là, dit-elle en pointant une des colonnes de fumée qui sortaient de la mer.

— Où ça ?

— Moi, je ne vois rien !

— Là où la fumée sort de l’eau, vous voyez les étranges ailerons jaune et orange ?

— Oui.

— Eh bien ce sont eux, en jaune et rouge, les vrais hippocampes, ils vivent ensemble. Les dragons protègent les hippocampes, qui leur servent de leurres.

La jeune gardienne les observa, songeuse, sa magie la picotait. Cloüd s’exclama avec fracas, ce qui la sortit de sa rêverie.

— J’aimerais bien en voir un de plus près. Ça doit être impressionnant !

— Tu es fou, Mÿrander vient de te dire qu’ils sont dangereux. Bon, allez chercher vos bâtons, il est temps de s’entraîner un peu.

***

Essoufflé de son entraînement, Cloüd se laissa choir près de Mÿrander. Krystäl, avec l’aide de Jason, perfectionnait leurs techniques de défense, et pour le jeune elfe, le Niama avait préparé une série d’exercices à l’épée et de combats au corps à corps.

Le jeune vagabond était recouvert de bleus, mais il paraissait heureux. Il n’avait jamais vraiment eu le bonheur d’avoir des gens autour de lui qui se souciaient de son bien-être. Malgré ses débuts tendus avec Mÿrander, ils avaient fini par bien s’entendre. Il adorait provoquer Irysa, ce qui était une tâche des plus faciles.

Une gourde d’eau passa devant son champ de vision, ce qui le ramena au présent.

— Tiens, bois un peu.

— Merci !

Cloüd saisit la gourde et but de grandes gorgées, tellement il était assoiffé. Il remarqua que l’elfe plus âgé continuait à l’observer.

— Quoi ? Tu as mis un truc dans l’eau ou quoi ? lança Cloüd.

— Non, je voulais juste te dire que je trouve que tu t’améliores beaucoup.

— Ben… merci ! murmura le jeune elfe, un peu gêné.

Un sourire apparut sur les lèvres de Mÿrander quand celui-ci reprit d’une voix taquine :

— C’est certain qu’il reste beaucoup à améliorer, après tout tu es encore paresseux, arrogant et trop sûr de toi, mais on finira par faire quelque chose de toi d’ici quelques années.

— Tu es sûr que tu ne t’es pas juste regardé dans une glace ?

— Ah ! Ah ! Très drôle !

Mÿrander fit une clé de tête au jeune elfe et se mit à lui frictionner la tête.

— Arrête, rit Cloüd, inutile de continuer, je me rends.

— Ça t’apprendra à te moquer de tes aînés, plaisanta-t-il.

— Tiens, prends ça !

Cloüd lâcha le reste de l’eau sur la tête de l’elfe.

— C’est pour éviter que ta grosse tête continue d’enfler.

Mouillé de la tête aux pieds, Mÿrander regarda Cloüd d’un air malicieux.

— Attends que je t’attrape !

Le jeune elfe partit à la course sur le navire, poursuivi par son aîné. Leur rire résonna dans l’air.

— Une chance que je suis là pour tenir le gouvernail, sifflota Basil, en affichant un sourire heureux.

Le reptile ne cessait de jouer avec la barre, virant dans toutes les directions. De ce fait, le bateau tournait en rond depuis le début de la journée.

***

Krystäl observait Luminésa qui lui tournait autour, la jeune féline avait proposé à la transversale de lui montrer quelques techniques de corps à corps.

Dire qu’elle pensait que cela allait être facile; vraiment la jeune gardienne ne cessait de l’étonner. La panthère s’était beaucoup améliorée et elle avait la force physique pour facilement plaquer le jeune chat au sol. Mais pour y arriver, il fallait d’abord qu’elle lui mette la patte dessus. Et c’était comme essayer d’attraper un poisson dans l’eau à mains nues.

— Tu es prête ? demanda la chatte, en se plaçant en position défensive.

— Évidement que je suis prête, déclara la panthère.

La jeune Niama s’élança, Krystäl se prépara à l’intercepter. Cependant la gardienne s’arrêta juste au dernier moment, ouvrit ses ailes et les passa sous le nez de la transversale.

Krystäl bondit de surprise et reçut un coup de tête dans la poitrine, ce qui l’envoya rouler en arrière. La panthère essaya de se relever le plus rapidement possible, mais la jeune Niama se trouvait déjà au-dessus d’elle. Cependant Luminésa était trop légère pour bien la retenir au sol, elle eut donc de la facilité à la retourner.

Plaquant le chat sur le sol, Krystäl se redressa fièrement, un sourire triomphant sur les lèvres.

— Eh bien ! On dirait que j’ai gagné cette fois !

La gardienne la regardait, l’amusement brillait dans ses yeux.

— Tu en es sûre ?

— Quoi ? Comment ça ? Je t’ai coincée au sol, toi et moi, on sait que tu n’as pas la force physique pour me renverser, dit-elle, décontenancée.

— Est-ce que tu sais où sont mes pattes arrière ? questionna-t-elle, taquine.

Krystäl se redressa un peu pour voir ce que la gardienne tentait de lui montrer. Les pattes de Luminésa étaient repliées sous son ventre. Si elle avait eu les griffes sorties, la panthère aurait subi des blessures graves.

— Tu t’es fait plaquer au sol exprès alors, dit-elle.

— Eh oui. Est-ce que tu me laisses me relever maintenant ?

— Non. Je n’en n’ai pas fini avec toi…

Krystäl se laissa tomber de tout son poids en riant, elle en profita pour chatouiller la gardienne qui laissa entendre un rire cristallin dans l’air. Elle tentait en vain de se tortiller pour se dégager. À bout de souffle, la Niama se rendit.

— Arrête, arrête je me rends, je me rends ! Basil, viens m’aider, hurla-t-elle.

— J’arrive Luminésa, s’écria le serpent.

Basil descendit rapidement du gouvernail et se précipita au secours du chat. Il s’enroula autour d’une des pattes de la panthère.

— Sauve-toi, je la tiens, vite ! siffla le reptile.

— Hé Basil, ça ne marche pas vraiment ton truc, répliqua doucement Krystäl.

— Pourquoi je te tiens alors ? Lumi peut se sauver, déclara fièrement le serpent.

— C’est que tu retiens… nos deux pattes ensemble. Alors je ne peux pas m’échapper.

— Alors j’ai gagné ! s’exclama Basil, tout heureux.

— Oui ! Tu as gagné.

La jeune Niama frotta affectueusement son museau sur celui du reptile.

Soudain, le trio reçut un seau d’eau froide sur la tête. En un bond, ils s’étaient séparés. Les félins, la fourrure trempée, regardèrent Mÿrander et Cloüd qui riaient à gorge déployée. D’un signe de tête, les félins s’élancèrent à la poursuite des garçons.

— On devrait se sauver ! s’écria Cloüd en courant sur le navire, avec Mÿrander sur ses talons.

Irysa leva les yeux au ciel. Elle tenait le gouvernail depuis que Basil l’avait lâché.

— De vrais enfants ! soupira-t-elle.

***

— La caverne est en vue, hurla Mÿrander.

L’elfe amorça la manœuvre pour rentrer dans la caverne. À l’intérieur de la cavité se trouvait un vieux quai qui permettait d’accéder au seul chemin menant au territoire des dragons. Un sombre et tortueux tunnel avait été creusé dans la roche pour permettre aux gens de traverser les grandes montagnes, très rarement fréquentées, c’était un passage à la fois lugubre et angoissant. Il faudrait quelques jours au petit groupe pour atteindre la sortie vers les plaines de feu.

Mÿrander pilota d’une main de maître le navire dans la grotte. Celui-ci passa sans difficulté entre les récifs qui bloquaient une partie du passage.

Avec l’aide de Jason et de Cloüd, il attacha de solides chaînes en fer forgé reliées entre elles, et munies de harpons. Les canons les propulsèrent contre les parois rocheuses, où ils immobilisèrent le vaisseau, l’empêchant de dériver. Une fois les préparatifs d’ancrage terminés, Mÿrander réunit tout le monde dans la cabine du capitaine.

— Nous sommes arrivés sur le territoire des dragons; rassemblez vos biens, car nous partirons le plus tôt possible. Ne laissez rien de valeur derrière vous, car rien ne garantit que le bateau sera encore là au moment de notre retour. Vous m’avez tous bien compris ?

Ils acquiescèrent et filèrent chercher leurs effets.

La jeune gardienne emporta toutes ses herbes et remèdes dans une bourse où elle glissa aussi le vieux livre magique. Elle remit ses gants et son bandeau, puis posa ses lunettes sur son museau. Après un dernier regard dans le miroir de sa chambre, elle s’empressa de remonter sur le pont.

Jason récupéra ses armes et ses vêtements. Krystäl fit de même, tandis qu’Irysa fixait ses bracelets-armes à ses avant-bras. Cloüd ramassa ses affaires et le groupe se retrouva sur le pont.

Chacun portait également un petit sac de jute contenant des gourdes d’eau et de la nourriture.

Mÿrander leur remit à tous quelques torches.

— Il faudra les économiser, car le tunnel prendra plusieurs jours à traverser. Faites attention où vous poserez vos pieds, le chemin risque de nous jouer des tours, surtout dans l’obscurité.

Ouvrant la marche, l’elfe descendit sur le quai et se dirigea vers l’entrée du souterrain, suivi de près par les autres. Il fut le premier à allumer sa torche. Basil s’exclama en voyant la flamme.

— Regarde, Irysa, une torche ! s’écria le reptile, tout heureux.

— Oui Basil, j’ai vu, dit-elle avec ennui.

Cela ne fait que commencer…, pensa la jeune femme.

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Chapitre 4

Le bruit rythmé de leurs pas résonnait contre les sombres parois de l’étroit tunnel. Leurs voix s’étaient tues depuis un certain temps déjà, pour économiser leur souffle pendant leur épuisante marche dans la quasi-pénombre. L’air stagnant rendait leur respiration difficile. Seule la torche de Mÿrander brillait en tête de file, éclairant à peine le chemin obscur qui descendait de plus en plus profondément dans le ventre de la montagne. Jason fermait la marche, aucunement nerveux d’être le dernier. Irysa marchait pratiquement sur les bottes de l’elfe, ne le lâchant pas d’une semelle. Luminésa, Cloüd et Basil se trouvaient au centre, suivis par Krystäl.

— Quand est-ce qu’on prend une pause ?

La voix de Cloüd produisit de l’écho dans le souterrain, et le ton trahissait sa fatigue. Il commença à traîner les pieds, ayant failli trébucher à plusieurs reprises.

— Il y a des haltes qui ont été construites par les gardiens à certains intervalles. On pourra se reposer quand on arrivera au premier arrêt, répondit Mÿrander.

Le jeune elfe laissa échapper un grognement. Le rire cristallin de la gardienne rebondit contre les parois.

— Lâche pas, t’es capable, dit-elle en lui passant la patte dans les cheveux.