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La fin des vacances


Samedi 2 septembre 2017. 14 h 30.

Marty jette un œil par la fenêtre. Il lève la tête et commence à rêvasser devant les nuages défilant dans le ciel. Des formes offrant un défilé de véhicules sur l’autoroute aérienne de son imagination débordante. Ici, une voiture de sport roulant à vive allure. Là, une autre zigzaguant. Là-bas, un poids lourd déboulant en klaxonnant et en faisant des appels de phares. D’un coup, c’est l’embouteillage. Les nuages s’amoncellent et forment un mur opaque au-dessus de Sallaumines, plongeant la ville dans une soudaine et sinistre semi-obscurité.

– Il ne manquait plus que ça ! bougonne le garçon en voyant la pluie s’inviter à ses toutes dernières heures de vacances.

Mais au bout de dix petites minutes, l’orage cesse. Le rideau de nuages se déchire pour laisser apparaître une belle éclaircie. Marty attrape le billet que son père lui a laissé pour son inscription à la bibliothèque et sort en toute hâte.

Dans la rue, il découvre les panneaux routiers avec étonnement. Fosse 5. Cité du 4/11. Quartier du 3/15. Autant de lieux qui, même si l’activité minière n’est plus d’actualité, demeurent à jamais identifiés par les numéros des fosses d’antan.

En arrivant devant la MAC1, Marty est alerté par des cris.

– Hé, Loïc ! Tu as vu la sale petite Araignée Centrale qui traîne par là ?

– Qui, lui ? rétorque l’autre en dévisageant Marty.

– Mais non, le gros, là ! s’énerve le premier en pointant du doigt un garçon qui semble d’un coup chercher un moyen de leur échapper.

Les deux braillards se ruent aussitôt sur lui, bousculant au passage Marty qui se retrouve les quatre fers en l’air au milieu du parking.

Au même moment, une fille sort du bâtiment en criant :

– Oh, les Épinards ! Vous allez nous laisser tranquilles, oui !

Les deux brutes font ceux qui n’entendent rien et continuent de frapper le pauvre garçon sans la moindre retenue. Puis ils le jettent à terre et lui flanquent une rafale de coups de pied.

Marty se relève d’un bond et, n’écoutant que son instinct, fonce porter secours au malheureux. Mais très vite, il regrette cet élan. Se battre n’est pas dans ses cordes. Il n’a jamais su et n’aime pas du tout cela. Il parvient néanmoins à détourner l’attention des cogneurs, reçoit quelques coups au passage mais voit assez vite – et avec grande surprise – les deux lascars détaler en riant aux éclats.

Marty se penche alors vers celui qu’il vient de sauver et l’aide à se relever. Le garçon est physiquement son parfait opposé. Aussi blond que lui est brun. Des yeux clairs alors que lui les a foncés. Et surtout, il est aussi rond que lui est maigre. Là où les deux garçons semblent se rejoindre, c’est dans leur évidente incapacité à user de la violence. L’autre a pourtant l’air costaud. Mais il émane de lui une très grande douceur. Après la mésaventure qu’il vient de subir, ses yeux sont baignés de larmes. Un sourire éclatant vient toutefois illuminer son visage lorsqu’il s’avance vers Marty, la main tendue.

– Merci de ton aide ! C’est vraiment sympa de ta part !

– Ça va, Bouboule ? demande la fille en s’approchant d’eux.

– Oui, t’inquiète ! Notre ami les a mis en fuite.

Marty se sent rougir. Il n’est pas certain que ce soit lui qui ait mis fin à la bagarre. Mais voir cette jolie fille lui sourire finit de le déstabiliser.

– Léonie Rosière ! se présente-t-elle en lui tendant la main à son tour. Mais tu peux m’appeler Léo.

– Oui, et moi c’est Blaise Boulet, dit Bouboule ! surenchérit le garçon en écartant les bras pour mieux montrer les raisons évidentes d’un tel surnom. Et toi, t’es nouveau ici ? Je ne t’ai jamais vu !

– Oui, je viens de Gérardmer, dans les Vosges. Mon père et moi, on est arrivés à Sallaumines au début des grandes vacances. Mais ma famille est d’ici. Mes grands-pères ont d’ailleurs tous les deux été mineurs de fond, dans leur jeunesse. Un à Lens, l’autre à Harnes.

– Les Vosges ? Ça va te changer de décor, réagit Léonie. Parce qu’ici, les seules montagnes qu’on ait sont les terrils. Mais ça ne nous dit toujours pas ton nom.

– Heu… Oui, je m’appelle Marty !

– Marty, pour Martin ? cherche à savoir Léonie.

– Non, juste Marty. Mon père est un fana de Retour vers le futur. Du coup, il a tenu à ce que je porte le même prénom que Marty McFly. Mais… c’était qui ces gars ?

– Oh, Loïc Delattre et ses copains ? marmonne Blaise en serrant les poings. Des Épinards.

– Des quoi ?

– Oui, tu as bien entendu, reprend Léonie, bien décidée à en apprendre un peu plus à son nouveau camarade sur les drôles de noms d’oiseaux que les enfants de Sallaumines se jetaient à la face. Des Épinards. C’est comme ça depuis la maternelle. Dans Sallaumines-Centre, il y a deux écoles : Jean-Jaurès, où l’on va avec Bouboule et qu’on appelle l’École du Centre, et Henri-Barbusse qui se trouve près du rond-point de l’Épinette. Entre les deux, c’est une rivalité permanente. Quand nous étions en maternelle, au cours d’une journée de compétitions sportives entre les deux écoles, chaque camp avait choisi un petit nom pour railler l’équipe adverse afin de mieux la déstabiliser. Les élèves de l’Épinette sont devenus pour nous les Épinards, et nous pour eux les Araignées Centrales. C’était plutôt rigolo, au début. Mais les noms sont restés, et ça a très vite dégénéré. Et comme tu l’as constaté par toi-même, les rapports entre nos deux clans peuvent être très violents.

– Oui, j’ai vu ça, admet Marty. Ça fait flipper…

– Et toi, t’as quel âge ? l’interroge Blaise. Tu rentres en quelle classe ?

– J’ai eu 9 ans en avril. Je rentre en CM1 !

– Hé ! Comme nous ! s’enthousiasme Blaise. Mais, au juste, ajoute-t-il l’œil soudain suspicieux, tu seras quoi, toi : Épinard ou Araignée ?

– Heu… Je suis inscrit à l’École du Centre.

– Ah, ça va alors ! s’exclame Léonie. Une nouvelle Araignée Centrale ! Sois le bienvenu, Marty !


1. Maison des arts et de la communication (qui abrite médiathèque, salle de spectacle, écoles de musique et de danse).