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À tous ceux qui ont gardé des chenilles plein
leurs timidités. Ils ont des réserves de papillons.

À mon Loulou.

Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.

1

Les défenseurs du mariage emploieraient ce mot : recomposée. Avec le mépris de ceux qui savent. Ceux qui ont tout vu, tout compris et qui doivent nous expliquer ! Dans la décharge des cœurs brisés, on prend les débris et on recycle. Mon père ferait sous peu l’odieux ménage : il jetterait officiellement ses amours et son alliance dans la benne à souvenirs. Il s’unirait au grand jour à Clémentine. Une nouvelle famille sortirait de l’ombre. Recomposée. Quatre déchets de mariage reconstitués en une seule cellule. Clémentine Capron, Julie Capron, Jacky Pernaud et Nino Pernaud — moi.

Nous étions à l’aube d’un drame dont le bonheur naîtrait. Ma mère avait le sens de la tragédie : nul doute qu’elle retarderait dans ses cris l’harmonie. Elle la retarderait d’autant plus rageusement qu’elle ne supporterait pas d’en percevoir les bienfaits. Jamais mon père n’avait été aussi heureux. J’avais même découvert ces derniers jours des fossettes et des élasticités que son visage m’avait toujours tenues secrètes. Il ne parlait plus : il enfilait les bons mots. Il ne riait plus : il vengeait ses silences. Il n’espérait plus : il vivait.

Nous revenions de Bretagne et j’en étais convaincu : dans la voiture, sortant d’une échappée clandestine, cette famille-là n’était pas recomposée, mais réenchantée. Elle avait dégoté des rires qui, depuis trop longtemps, avaient pris la poussière. Chaque passager mesurait l’urgence à les astiquer des pires ou des meilleures pitreries. La dernière de Julie m’avait ôté la vue. Sur un geste obscur de sa mère, elle avait détaché le chèche de son cou pour en couvrir mes yeux. Je n’avais pas à protester : je ferais le reste du voyage derrière un voile. D’ailleurs, on ne résiste pas à Julie Capron. Parce que Julie Capron est comme sa mère : elle a les clés d’un royaume fabuleux. Elle pousse une porte : tu la franchis. Impossible de traîner sur le seuil : la féerie s’offre au premier couloir. Alors tu bascules : tu laisses tes timidités sur le paillasson et tu t’aventures vers l’inédit.

Et déjà, je découvrais le bonheur d’un œil nouveau. L’appréciant par l’ouïe seule, j’en ressentais chaque vibration. Tout l’équipage narguait les pesanteurs : aucun souci, aucun remords, aucun parasite ne troublait les connivences. Chacun s’appelait d’un cri muet et intérieur qui obligeait la vigilance. Attention ! Une blague allait partir. Il n’était pas question de la rater. Elle nous était destinée. À nous. Rien qu’à nous. Je comprenais cette évidence : on est heureux — formidablement heureux — lorsque chacun invente l’instant et le consacre à l’autre. C’était un concert de tendresse dont la complicité bannissait les solistes. Pas question de se mettre en vedette ! Surtout pas. S’unir ! Il fallait s’unir et rester soudé. Clémentine siffla une pause le temps de proposer au pilote :

— Sors, si tu veux. Je vais prendre le relais.

— Quel relais ? s’étonna mon père.

— Le volant !

— Tu veux prendre le volant ?

— Mais d’abord que tu sortes de l’autoroute.

Une averse de pluie aussi lourde que soudaine réclama le silence pour mieux parader sur les tôles et les vitres. J’entendis mon père enclencher les essuie-glaces. Ralentissant, il signala par un clignotant sa prochaine destination. La famille Capron l’avait perçu : le chauffeur méritait désormais tous les égards et toutes les discrétions. Motus et bouche cousue. La manœuvre exigeait une prouesse : on quittait l’autoroute pour retrouver la conduite avec virage sur voie glissante et rétrécie.

Le bonheur poussa ses derniers soupirs. Échos de bonne humeur en suspens. Figés. Glacés soudain par la trajectoire du véhicule. Bobsleigh. Le volant n’est plus qu’un élément de décor : les roues ne sont plus au chauffeur. Le sol les accapare.

Trempé d’eau, le goudron en retient les pneus et les amuse dans ses sillons. Les passagers ont désormais des plaintes muettes et intérieures. Des prières et des suppliques à Dieu, au macadam et au destin. Mes doigts se crispent dans l’intérieur de mes cuisses. Ma porte se cogne à une ferraille hurlante. La carrosserie lutte un instant pour s’abandonner soudain à une liberté aussi violente que mystérieuse.

Une liberté où mon cœur s’ébat et s’épuise en questions. Parce que le bruit, c’est un repère. Le choc accroche à la vie. Il est l’ultime frontière qui sépare du vide. Du vide sidéral. Après, c’est le grand silence. L’imagination devient seule source d’information. On ne sait plus rien : les frayeurs inspirent des cauchemars. Retirer mon voile ? Il le faut. C’est la raison. Et un réflexe !

Déjà contrarié par un soubresaut : mes doigts se perdent dans l’air au son des gémissements de tôle et de caoutchouc. Un cri s’ajoute au tumulte. Clémentine le pousse dans un bouillon de salive. Un couple et un bonheur qu’on déchire au nez des projets ! Une fin de vacances qui part en cabriole. J’ai la tête à l’envers et les tripes en fusion. La famille recomposée n’est plus qu’un tourbillon. Une toupie qui menace d’éclater en morceaux !

Ma tête vacille d’une épaule à l’autre. Les ongles de ma voisine s’accrochent à ma manche. Mon père est muet. Désespérément muet. Je l’imagine en corps à corps avec les lois de la gravité. Le plafond veut enfoncer mon crâne. Les vitres s’éparpillent dans un chaos de verre pilé. Un sifflement annonce le pire : des éclats de pare-brise cisaillent quelques chairs et libèrent des veines. Je tente une dernière fois d’arracher ce satané chèche. En vain !

La voiture s’apaise. La bête a livré son combat tour à tour avec le ciel, le sol et les insectes. Les éléments ont gagné. Quelques derniers râles de carrosserie déchiquetée présagent un équilibre. Tout se stabilise. Tout se fige. Tout se tait. Silence glaçant.

Une odeur faite d’essence brûlante et de sang frais me pénètre jusqu’à l’estomac. Bouger ? Parler ? Me risquer à m’ausculter de mes propres doigts ? Me risquer jusqu’à découvrir des chairs pendantes et des plaies vives ? Je ne broncherai pas. C’est décidé : mon père me donnera le signal. Son rire — son rire seul — me rendra à mon corps. Jusqu’à l’entendre, je resterai dans le souvenir de nos pirouettes. Planqué dans ma terreur. Calé dans cette odeur. Yeux couverts. Au chaud.

2

On remuait. Julie s’était sans doute libérée de sa ceinture et inspectait discrètement l’équipage. Je guettai sa respiration, voulant y trouver quelques indices sur ses sensations. Devant quel spectacle s’obligeait-elle à soutenir le regard ? Des mouvements doux, du tissu chuchotant, des râles discrets… J’écoutais tout, tendu, me noyant dans les mystères les plus morbides. Interminablement. Une main délicate, à peine fiévreuse, vint enfin cueillir la mienne. On me questionna d’une secousse tendre et feutrée :

— Hé !

Étais-je en vie ? Je pressai mes doigts pour donner mon verdict. Oui. Je bougeais. Respirais. Oui. L’accident aurait tôt fait de rentrer dans l’histoire des faits divers. Oui. L’actualité demeurait au beau fixe. En plus, c’était l’été. J’avais quinze ans et le pire dans ma mémoire. Le meilleur était à venir. Mon père me l’avait dit. Répété tout au long de cette dernière semaine. Il fallait se laisser aspirer par l’horizon ! Sans retenue ni appréhension. Je m’abandonnai donc : on voulait ma présence ; je l’assurais déjà en m’ôtant à la ceinture qui m’avait sauvé du pire.

— Tu te sens prêt à marcher ?

— Je ne sais pas…

— Viens !

Julie n’avait rien perdu de son aplomb. « Viens ». Après quelques loopings, la belle avait la voix ferme du capitaine qui a connu tous les naufrages. Je voulus me délivrer de ce chèche dont je découvrais les parfums. Quand tout à bord sentait la fumée crasse, le tissu exhalait des senteurs de muguet. Julie était une coquette et offrait à sa peau des grands jets d’eau de toilette. Elle était tout près de moi. Elle murmura :

— Garde-le. Fais-moi plaisir : garde mon foulard. C’est mieux.

Je vérifiai ma voix :

— Pourquoi mieux ?

— Fais-moi confiance.

J’étais perdu. Groggy. Incapable de réfléchir ou de protester. Je bredouillai vaguement :

— Mais…

— Viens !

Les doigts de Julie enveloppèrent les miens et me tirèrent hors de l’habitacle. Le doute n’était plus permis : la voiture était retombée sur ses pneus. Le sol était fait d’herbes molles et mouillées. La pluie s’agitait encore, mais avait désormais la politesse d’une bruine. Pour être étonnamment silencieux, les alentours me firent mesurer la violence de l’accident. Il fallait que les tonneaux nous aient roulés loin du trafic pour que le bruit des moteurs soit désormais si confus. Julie m’intima :

— Attends-moi là. Ne bouge pas.

— Tu vas où ?

— Récupérer les valises.

— Où ?

— Il y en a un peu partout…

Planté sur mes deux pieds, sonné et chaloupant, je percevais ma soumission sans même chercher à lui résister. Au moins étais-je préservé de l’horreur et de l’initiative. Julie s’occupait de tout en m’accordant un écran noir aux effluves de muguet. Ses pas froissaient la verdure avec la vivacité d’un animal sauvage. Elle trottait d’un bagage à l’autre pour recomposer le coffre de notre famille réenchantée. Son énergie augurait du meilleur : elle avait celle de la fille aussi sereine que soulagée.

Je demandai :

— Tout le monde va bien ?

Négligeant ma question, elle revint bientôt pour accabler mon épaule d’une lanière. Un sac d’une dizaine de kilos y était suspendu. Ce serait ma charge. Elle avait la sienne. On partageait les valises et on y allait. Je m’aventurai :

— Où ?

— Avance, je te dis. Grouille !

— Mais… ?

— Je t’expliquerai : avance. Tout droit. En confiance. Dès qu’il y a un obstacle, je te préviens et je te guide. Go !

3

Plus que le vent et la pluie, c’était l’esprit qui ralentissait les pas. La bonne conscience collait aux semelles. Julie Capron, malgré ses charmes et ses sortilèges, n’avait aucune action sur mes scrupules. Le bon samaritain insultait l’aventurier qui osait naître en moi. Il eut cette voix :

— On ne peut quand même pas filer comme ça…

— Pourquoi ? râla Julie.

— Eh bien, pour eux ! Pour nos parents…

— Parce que tu veux faire quoi ? Les ausculter ? Les radiographier ? Si tu as le diplôme et le scanner dans les poches, je veux bien qu’on y retourne ; autrement, explique-moi l’intérêt…

— L’intérêt, c’est d’être là. De leur parler.

— Parce que tu crois que les secours vont nous laisser taper la discute ? Dès qu’ils seront sur les lieux, ils vont nous jeter dans les buissons. Ou alors, nous emmerder avec leurs questions et leur autorité médicale. Il faudra les suivre : on pourra leur expliquer qu’on est bien, choqué sans doute, mais bien ; à tous les coups, ils nous obligeront à faire escale aux Urgences. Ils nous diront gentiment que c’est « pour de simples examens », n’empêche qu’ils en profiteront pour alerter ta mère. Et les emmerdes sérieuses commenceront… Alors, dis-moi franchement : tu as mal quelque part ?

— Non ! Mais eux, ils…

— Eux ? Parce que tu crois vraiment que si je les avais vus dans un piteux état, j’aurais organisé cette vadrouille ?

On approcha mon dos et dénoua avec vigueur le chèche. Et la lumière fut ! On me rendait la vue pour mieux la provoquer. Julie était désormais face à moi :

— Tu crois vraiment que si j’avais trouvé ton père et ma mère la tête en sang, tout débraillés, gonflés d’hématomes, éparpillés dans la boîte à gants, je t’aurais proposé la promenade ?

Elle s’approcha d’un pas :

— Tu me prends vraiment pour une grosse salope ou je n’ai aucun sens de l’observation ?

— Mais non, mais la situation…

— Quelle situation ? Tu la connais, toi, la situation ? Moi, je l’ai vue. En face. Jusqu’à parler avec ma mère. Jusqu’à lui faire une promesse. Alors je la tiens !

— Quelle promesse ?

— Avance et je te dirai !

Du moment où j’avais croisé les yeux de Julie, j’avais été fasciné. Cette fois, j’étais littéralement ensorcelé. Si on riait souvent de ma prétendue culture, je mesurais devant ce regard à quel point je ne savais rien des pierres précieuses. Émeraude, saphir, améthyste, aucune des gemmes que je maîtrisais n’aurait pu mériter la comparaison : les prunelles de Julie dépassaient en éclat et en densité ces plus prestigieuses pépites. Chaque bille était bleu nuit, piquée de diamants où vibraient, selon les lumières et les humeurs, des éclats verts, ocres ou mauves.

Huit jours plus tôt, j’ignorais jusqu’à l’existence de cette créature. À cet instant, elle était définitivement indispensable à ma vie. Mon père m’avait pourtant prévenu : je serais séduit ! Forcément charmé ! Brune, capiteuse, orpheline d’un éminent psychiatre, rieuse, aussi longue que pittoresque, dix-sept ans, une vraie bourrasque d’un mètre soixante-dix. Bref, la copie joviale de sa mère ! Emballée dans cette couenne ambrée, galbée et croustillante, que son père kabyle lui avait fournie comme papier cadeau.

J’aperçus quelques panneaux de signalisation routière. L’un d’eux combla mon attention : Caen centre ville. Me situant enfin dans l’espace, je voulus interroger l’horloge de mon portable. Fouillant mes poches, je compris que l’accident les avait vidées. Julie m’éclaira :

— Il est midi vingt. Alors magne. On a une demi-heure pour atteindre la gare.

4

La gare de Caen avait de beaux espaces et des baies vitrées. J’appréciais sans doute sa modernité et ses lumières, mais l’endroit avait sa charge habituelle de vacarme et de stress.

J’ai toujours détesté les gares. J’ai toujours détesté ces gens qui se croisent, s’ignorent, se poussent, insultent les affichages, se pressent et s’angoissent dans une proximité poisseuse ! J’y suis comme un panda chez les primates : ils gesticulent, se cherchent des poux, rêvent de voyage et me perturbent dans ma dégustation immobile de bambous.

J’avais, d’ailleurs, toujours eu cette impression : on naît dans un zoo. Tous. On ouvre les yeux sur des grillages. Très vite, on nous marque au fer rouge. Notre réputation est faite : le fort en maths sera ingénieur, le bavard commercial et le dernier menuisier. Pour les rêveurs, c’est plus compliqué : on hésite. On les enferme d’un parc à l’autre et on observe leurs réactions. Des prédispositions finissent par accepter les cadenas : les poètes trouvent leur cage. J’avais trouvé la mienne : le silence. Au moins avais-je fait cette promesse : dans trois ans, je sortirais du lycée et irais en fac de lettres. La vie ferait le reste : on m’ajouterait à un troupeau et j’aurais mon bonheur. Mes horaires d’ouverture, ma gamelle à heures fixes, mes soins médicaux et mon espace de vie. Jusqu’au jour où une visiteuse se faufile dans la masse, échappe à la vigilance des gardiens, crochète tes verrous et te ramène à l’état sauvage. Tu es libre. Enfin libre. Et forcément effrayé. Alors ta sauveuse te rassure. Certaines font plus : elle t’explique. Julie était de celles-ci. Elle m’informa :

— Dans deux grosses heures, on sera gare Saint-Lazare. On se pose, on boit un coup, on chope un métro, on file sur gare de Lyon, on embarque à 16 h 49 et on arrive à Toulon à 20 h 39. Pile pour l’apéro !

Je tombai des nues :

— Qu’est-ce qu’on irait faire à Toulon ?

— Commencer une nouvelle vie.

— Quelle nouvelle vie ?

— Toute douce. Toute simple. Sans cris ni sautes d’humeur. Exactement comme celle dont tu as toujours rêvé.

Julie sortit de son sac deux billets prêts à la consommation. Bons à composter et à défier les contrôleurs. Recevant le mien, je le considérai pour obtenir la confirmation écrite : deux wagons et une correspondance m’attendaient pour me conduire dans la préfecture du Var. L’aventure devenait aussi mystérieuse qu’embarrassante. Le bonheur gardait sa porte close quand mes mains tenaient de quoi l’enfoncer.

Le regard de Julie me suppliait d’être enchanté. Comment pouvais-je l’être quand les circonstances mêlaient aussi cruellement la tragédie à l’exaltation ? Évidemment que l’annonce méritait mes sourires ! Mais j’étais comme la Sauvage de Jean Anouilh : il y avait un chien perdu quelque part qui m’empêchait d’être heureux. Même que ce chien, sur son collier, avait mon nom : Pernaud. Jacky Pernaud. Julie pouvait bien jouer l’indifférente : derrière son aplomb, sa conscience l’avait forcément mauvaise. Ses yeux avaient perdu quelques diamants. Comprit-elle qu’elle était démasquée ? Elle parut s’affoler et détourna nerveusement son regard. Le tableau d’affichage lui offrit une contenance. Elle tonna :

— Quai 1 voie B. On y va !

5

Julie était un fauve : elle connaissait tous les secrets de la jungle. La foule, le trafic parisien, les klaxons, rien ne l’effrayait. Elle se faufilait en méprisant tous les obstacles. Happé par ses pas, j’ignorais toutes les pesanteurs pour voler d’une gare à l’autre. Sa présence était une escorte : aucun des tracas terrestres ne pouvait ralentir sa course. Quelle ligne de métro ? Elle savait. Quelle rame ? Elle trouvait. Des tickets ? Elle avait. Ce qui me tourmentait était, dans sa chevauchée, de simples virgules : elle se débarrassait de mes casse-têtes quotidiens avec l’aisance d’un tractopelle. Elle traçait son sillon : je n’avais qu’à le creuser. C’était grisant !

D’ordinaire un supplice, le transport en commun devenait même une fusée : on filait vers la lune ! L’habitacle était bondé, mais Julie avait des yeux et une désinvolture qui m’accordaient une bulle : aucun voyageur n’était en mesure de la troubler.

La gare de Lyon réveilla mes angoisses familières. Un nouveau train s’annonçait à nous. On composta nos billets. Julie me confia ses bagages et m’invita à investir notre wagon. Elle me rejoindrait au plus vite avec quelques sandwiches. Un quart d’heure plus tard, son absence finissait par me glacer. J’avais trouvé nos sièges. Tassé sur le mien, je guettai à la fenêtre.

Dans quel piège m’avait-on poussé ? Mon imagination retrouvait déjà son goût pour la persécution : un contrôleur siffle. Les portes se claquent. Le train s’engage. Toulon l’aspire. J’épie les quais. Toulon me veut. J’appelle Julie. Je la prie. La supplie. Toulon m’accélère. Les voyageurs sont assis. Muets. Tranquilles. Je brûle. Paris s’éloigne. Et je ne sais même pas pourquoi… Julie !

Des mains pleines de pain plastifié vinrent occulter mes yeux. Un sourire sonore me soulagea : Julie Capron était dans mon dos. La malicieuse avait choisi l’itinéraire des anges : elle arrivait par surprise !

— J’ai pris poulet-crudités, Coca, compote de pommes. Ça ira ?

J’acquiesçai fiévreusement. Julie s’assit à mon côté. Petit espace. Box pour deux voyageurs. Pour aimer cette intimité, je parvins à me détendre. Malgré tout. L’appétit avait suffisamment patienté pour apprécier le repas.

À l’heure du goûter, nous déjeunions enfin. Julie me sembla soudain lasse, s’obligeant à grignoter sans cette gourmandise qu’elle consacrait d’ordinaire à chaque instant. Surprenant mon inquiétude, Julie la rassura aussitôt de ce sourire dont elle avait seule le secret et les mensurations. Un sourire baie vitrée : les lèvres s’écartent et laissent déferler une tornade de lumières. Divin !

Julie finit par lâcher :

— J’ai appelé ta mère.

Je me tendis, figeant mes dents sur mon casse-croûte. Je mâchonnai :

— Qui ?

— Ta mère.

Je me libérai la bouche, déglutis douloureusement et demandai :

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— La vérité.

— Quelle vérité ?

— Qu’on partait vivre dans le Sud ! Qu’on lui donnerait régulièrement des nouvelles. Qu’elle pouvait être rassurée : son mari et son fils étaient très heureux.

Julie considéra ma stupeur. Elle m’adressa un maigre sourire et lança :

— Mange !

6

Julie ne parlait plus. Mes yeux la pressaient de questions. Elle m’ignorait. Nous tanguions sur les rails depuis une heure, muets, côte à côte, enfermés dans notre box, notre silence et nos frayeurs secrètes. Car Julie, malgré tous ses efforts, n’avait plus les ressources de cacher ses angoisses. Comme une autre, elle souffrait. Se torturait d’interrogations.

La flamboyante éteignait ses feux. Elle laissait même tomber ses paupières sur son indéfectible joie de vivre. Abandonnait sa tête aux cahots des voies ferrées. Somnolait en perdant tout contrôle d’elle-même et des autres. Un œil pourtant finit par se montrer. Un œil discrètement inquisiteur. Étais-je encore éveillé ? Julie vit mon sourire. J’avais eu la gentillesse — peut-être la lâcheté — de ne pas lui faire souffrir ma curiosité. J’avais compris qu’elle avait besoin d’un répit. Compris qu’elle aussi avait besoin de reprendre son souffle.

Elle inspira un long silence, m’accorda son regard, puis murmura :

— On avait un plan. Clairement établi.

Je me hasardai :

— Qui ?

— Ma mère et moi.

On glissa sous un tunnel. L’air, la lumière, les bruits, tout se modifia. Julie attendit le retour au calme et à la clarté. Elle raconta :

— Tout était prévu. Maman se faisait une joie : elle s’occuperait du père. Je m’occuperais du fils.

— De moi ?

— De vous ! Parce que vous étiez nos idées fixes. On voulait à toute force vous rendre le sourire. On n’avait pas le droit de vous laisser dans votre sinistrose sans rien faire. C’était non-assistance à personne en danger.

— Quelle sinistrose ?

— Vous êtes-vous seulement regardés, ton père et toi ? Deux bonnets de nuit. Toujours moroses et recroquevillés sur vous-mêmes.

Cette réplique me blessa. Je reconnaissais volontiers mes silences, mais je ne supportais pas qu’on les porte au jugement. Personne ne sait. Jamais. C’est si facile de faire des associations : muet = triste. Réservé = timide. Discret = inintéressant. C’est que les gens n’ont qu’un seul code : leur propre personne. Eux se taisent quand ils ont du chagrin ? Parfait ! Grand bien leur fasse ! Mais qu’ils aient assez d’imagination — et de générosité aussi — pour croire que le sens qu’a leur mutisme n’a pas forcément celui qu’ont mes silences.

Julie continua :

— Au moins avez-vous une excuse : ta mère. C’est l’égoïsme incarné !

— Qu’est-ce que tu en sais ?

Julie perçut mon agacement et le tacla du tac au tac :

— J’en sais ce que ton père et toi nous en dites. Et c’est sacrément édifiant ! Comme coincée du cul et des principes, c’est difficile de faire plus gratinée. À un moment, il faut arrêter de protéger les cons ! Même s’ils sont de la famille. Ce n’est pas au sang qu’on reconnaît quelqu’un de bien, c’est aux sourires qu’il est capable d’apporter aux autres. Tout individu qui n’est pas foutu de faire ton bonheur, quel qu’il soit, celui-là, tu dois le regarder en face. Bien en face. Pour mieux lui tourner le dos. Tu ne crois pas ?

Je hochai vaguement les épaules. Je ne savais pas. Sincèrement pas. Et ce doute devait profiter à celle qui m’avait fait naître. Julie sentit ma douleur. Elle s’adoucit :

— En tout cas, ton père et toi, vous nous avez plu tout de suite. Et diablement.

Julie laissa dériver son regard sur les détails de notre compartiment : une inscription sur la fenêtre, un rangement niché dans un fauteuil, un velours rouge sous nos pieds… Elle murmura :

— Je suis même certaine que ma mère n’a jamais aimé autant un homme depuis la mort de mon papou. Jamais. « Jacky… Jacky ceci… Jacky cela… » Il n’y en a plus que pour lui à la maison ! Jacky Pernaud : la crème des machos ! Il arrive tout musclé dans sa camionnette, il pose sa caisse à outils, il demande l’accès au lave-vaisselle et allez que je t’emporte le morceau. Il n’avait pas dévissé son premier tuyau que ma mère connaissait déjà ses premières vapeurs. Foudroyée en plein acte élémentaire de plomberie ! Le soir même, c’était décidé : elle changerait le ballon d’eau chaude et ferait poser une pompe à chaleur. Depuis le temps qu’elle hésitait. Ce serait des frais, mais on avait enfin trouvé l’homme de la situation ! L’artisan inestimable qui serait à la hauteur de l’investissement !

Julie tourna son visage vers moi. Elle s’amusa :

— À quoi l’as-tu vu, toi, que ton père était tombé amoureux ?

Je fis une moue embarrassée. Mon père m’avait toujours semblé égal à lui-même : aussi doux et discret qu’à son habitude, il rentrait le soir, embrassait la compagnie, posait quelques questions tendres et mangeait en écoutant ma mère raconter sa journée.

Julie ricana :

— Moi, j’ai compris que ma mère ne serait plus jamais la veuve qu’elle était quand elle a remis ses baskets. Ses fameuses baskets roses aux lacets bleus ! C’était le signal : la vie continuait. Il fallait reprendre la route.

Moi aussi, j’aurais voulu avoir une anecdote. Moi aussi, j’aurais voulu avoir un détail, un geste, un indice. Un nouveau parfum, des fringues en soie, une humeur plus légère… Mais rien ! Mon père n’avait rien changé, ni à ses habitudes ni à sa réserve. Simplement, un soir, il avait profité qu’on était tous les deux. Ma mère était en bouclage d’un livre important. Il m’avait préparé des pâtes à la carbonara et il s’était offert un verre de vin. Il m’avait dit qu’il avait confiance en moi. Je lui avais juré que je ne le décevrais pas. Alors il m’avait souri :

— Je ne sais pas si maman t’a dit, mais… En août, elle ne pourra pas partir avec nous la première quinzaine. Elle a trop de boulot. Seulement, elle est embêtée : elle ne voudrait surtout pas que ça se retourne contre nos vacances. Alors, elle m’a proposé de t’emmener. En camping. En Bretagne. Vers Paimpol. Elle m’a recommandé une adresse. Ça te dirait ?

J’avais évidemment acquiescé en ne comprenant rien de son air mystérieux. Il avait fini par chuchoter :

— Seulement, ce que ta maman ne sait pas — et ne doit surtout pas savoir — c’est qu’on ne sera pas tout seul…

J’avais fait mon malin :

— Évidemment : dans un camping…

Mon père s’était interposé :

— J’ai loué un bungalow. On sera quatre à l’habiter.

— Quatre ?

— Quatre. Toi, moi et…

Les prénoms qu’il avait alors lâchés m’avaient fait rire. Clémentine et Julie ! Aussitôt, j’avais pensé à deux lycéennes stéréotypées, aguicheuses et court vêtues, tout droit sorties d’une série télévisée pour ados en panne de sève.

Des deux, l’une était mère. Elle avait quarante-cinq ans, était psychanalyste à Rouen et survivait depuis déjà sept ans au décès d’un époux. L’autre était sa fille unique, avait dix-sept ans et préparait son bac dans une première S. J’allais les adorer !

J’eus un sourire : il était là, le détail. À cet instant, je le remarquai : le fameux détail qui dénonçait les sentiments de mon père. « J’allais les adorer… ». Jacky Pernaud n’était pas homme à insinuer une opinion. S’il avait les siennes, jamais il ne s’employait à persuader son prochain de les partager. Au contraire !

Épris de liberté, il aimait la diversité des points de vue : il écoutait l’allié qui rejoignait son avis et l’opposant qui le condamnait avec une égale et bienveillante attention. Cette fois, il m’aiguillait. Insidieusement, il m’obligeait à l’enthousiasme. Par défi, j’avais secrètement décidé d’y résister. Pari perdu !

Le 2 août, nous arrivions à Paimpol. À 14 h, je découvrais Clémentine et Julie. Dès 16 h, je redoutais la fin du séjour. Ce qu’il s’était passé ? Rien. Justement rien. La situation aurait dû appeler dans le pire des cas des crispations ; dans le meilleur, des effusions. Je n’eus à supporter ni les unes ni les autres.